Inspiration

Un siècle de pédagogie
transformatrice — et ce
qu'il en subsiste


À propos de

L'invention d'une méthode — et ce qu'elle a vraiment produit

En 1912, dans une paroisse ouvrière de Laeken, en banlieue bruxelloise, un jeune vicaire nommé Joseph Cardijn réunit quelques ouvrières et ouvriers. Il ne leur propose pas un catéchisme. Il leur propose une question : qu'est-ce que vous voyez, dans votre vie quotidienne, qui ne va pas — et que pourriez-vous faire ensemble pour y remédier ? De cette question naît une méthode. Trois mots, trois gestes : Voir, Juger, Agir. Cardijn est fils de jardinier-cocher et de domestique. Il a grandi en voyant les ouvriers défiler vers les usines depuis la fenêtre familiale. Ce n'est pas un observateur de l'extérieur — c'est quelqu'un qui a compris de l'intérieur que les gens ordinaires sont capables d'analyser leur propre milieu et d'agir pour le transformer. Cette conviction est le cœur de tout ce qui suivra.

En 1925, ces premières réunions donnent naissance à la Jeunesse ouvrière chrétienne — la JOC. Puis à la JAC pour les ruraux, la JEC pour les étudiants, le MRJC pour la jeunesse rurale. Une constellation de mouvements qui essaiment dans plus de 40 pays, porteurs d'une même pédagogie qui part de la vie réelle des gens.

Ces mouvements sont nés dans l'Église catholique. Nous le disons clairement, sans détour — parce que le cacher serait malhonnête. Des institutions religieuses ont beaucoup à se reprocher, et cela ne se discute pas. Mais au sein de ces mêmes courants ont toujours existé des volontés vertueuses, des gens ordinaires qui ont appris à penser et à agir ensemble. C'est cette méthode que nous héritons — pas ses tutelles, pas ses dogmes.

L'historien Bernard Giroux, dans l'ouvrage collectif qu'il coordonne aux Presses universitaires de Rennes en 2022, le documente avec précision : ces mouvements n'ont pas produit la rechristianisation espérée. Ils ont produit quelque chose de plus durable — des générations entières formées à l'autonomie collective, à la prise de parole, à l'analyse de leur propre milieu. Des cadres pour la société, pas seulement pour l'Église.

Mais la force de ces mouvements portait aussi leur fragilité. Leur légitimité dépendait d'un mandat épiscopal. En 1975, l'Assemblée plénière des évêques le retire. Du jour au lendemain, des mouvements qui avaient formé des millions de militants perdent leur assise institutionnelle. La leçon est brutale : une autonomie qui dépend d'un mandat externe n'est pas une vraie autonomie.

(source : B. Giroux (dir.), Voir, juger, agir — Action catholique, jeunesse et éducation populaire (1945-1979), Presses universitaires de Rennes, 2022.)

Recherche