cracs vs cons
Mesdames, Messieurs les Ministres,
Merci. Vraiment.
Pendant cinquante ans, le secteur Jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles s'est épuisé à remplir une mission devenue, avec le temps, déraisonnable : former des Citoyens Responsables, Actifs, Critiques et Solidaires. Ces fameuses lettres, CRACS, gravées dans le décret de 2009 sur l'agrément des organisations de jeunesse. Vestige d'une époque où l'on croyait encore que la jeunesse était un projet de société, et non une variable d'ajustement budgétaire.
Nous y avons cru. Nous y avons même mis du cœur. À tort, semble-t-il.
Et nous ne sommes pas seuls dans ce malentendu. Nos collègues enseignants, du fondamental au supérieur, ont reçu, eux aussi, la même mauvaise consigne. Les coupes sur l'école, le tronc commun, la formation continuée, les conditions de travail désormais alignées sur celles d'un livreur Deliveroo (à l'enthousiasme près) dessinent un projet d'une cohérence qui, à défaut d'autres vertus, force le respect.
Vos récents arbitrages nous ont enfin éclairés : vous ne vouliez pas de CRACS. Vous vouliez autre chose. Alors permettons-nous de le formuler clairement, par souci de transparence démocratique : vous vouliez des CONS.
Ce n'est pas une insulte. C'est une lecture stratégique. Et elle est d'une cohérence implacable.
C comme Consommateur
Le citoyen exigeait des droits, des services publics, une éducation de qualité. Le consommateur, lui, se contente d'un abonnement streaming et d'un code promo.
Le citoyen vote tous les cinq ans. Le consommateur achète tous les jours. La TVA, elle, ne ment jamais : elle monte.
Faites le calcul.
O comme Obéissant Longtemps caricaturée par les pédagogues critiques, ces enseignants qui s'obstinaient à pratiquer la pédagogie active ou à lire Freinet en salle des profs, l'obéissance est désormais réhabilitée en soft skill du XXIᵉ siècle. Parfaitement alignée sur la flexibilité salariale, le management par tableau Excel, et le quiet quitting, cette obéissance silencieuse à laquelle on a oublié de joindre le salaire.
Un jeune obéissant est un jeune employable.
Un jeune employable ne bloque pas les ronds-points.
(Et un rond-point, pour vous, c'est un embouteillage. Pour nous, en gilet jaune, en marche pour le climat, ou simplement en mouvement de jeunesse, c'était un lieu où l'on parlait. Ce qui doit aussi expliquer votre méfiance.)
N comme Normé
Adieu, les fanzines griffonnées sous les bancs, les collectifs aux noms imprononçables, les rêves de changer le monde. Le jeune normé, lui, coche des cases. Il remplit des formulaires. Il vote dans les marges d'erreur des sondages, ou ne vote pas, ce qui revient au même.
L'école, désormais, ne forme plus des esprits, mais des CV.
Et un CV, ça ne pose pas de questions.
S comme Soumis
Un gros mot, autrefois. Aujourd'hui, une vertu.
Être soumis, c'est faire confiance aux institutions, même quand elles ferment les écoles, licencient les profs, ou transforment les mouvements de jeunesse en garderies low-cost.
C'est accepter que d'autres décident pour vous.
C'est reposant, en effet.
Surtout pour ceux qui décident.
Le projet est ambitieux. Il est surtout moins cher.
Là où la formation d'un CRACS exigeait un écosystème complet (l'école, le mouvement, l'AMO, l'animateur qualifié, un local chauffé l'hiver), la formation d'un CON requiert essentiellement trois choses : une connexion internet, un abonnement streaming, et l'absence prolongée de tout adulte susceptible de tenir tête à un débat.
Cette troisième condition explique d'ailleurs pourquoi il importe tant, dans votre logique, de maintenir les profs en sous-effectif, en burn-out, en remplacement permanent : un prof épuisé est un prof qui ne contredit personne.
Un prof épuisé qui démissionne, c'est même un poste qu'on n'aura pas à supprimer formellement.
Économie circulaire, dans son sens le plus net.
Le rendement est spectaculaire
Pour le prix d'un CRACS, on forme dix-sept CONS.
Le produit final est moins fonctionnel sur le plan démocratique (il a tendance à confondre élection et émission de téléréalité), mais la démocratie n'apparaît plus comme indicateur de performance dans la dernière déclaration de politique communautaire.
On a relu. Le mot n'y est pas.
Assumez
Certains s'inquiètent encore des "risques de dérive autoritaire" Rassurons-les en votre nom : il n'y a aucun risque.
Une dérive suppose un mouvement non maîtrisé. Ici, tout est maîtrisé, jusqu'aux éléments de langage transmis aux journalistes.
Ce n'est pas une dérive. C'est un cap.
D'autres s'alarment de la disparition annoncée de pans entiers du secteur : jeunesse, éducation permanente, école publique, alphabétisation.
À ceux-là, nous répondons avec la sérénité que confère votre majorité parlementaire : un secteur éducatif qui se rétracte, c'est un secteur éducatif qui libère des marges budgétaires.
Et des marges budgétaires, par les temps qui courent, c'est presque un projet de société à soi tout seul.
Disons même : c'est le seul qui vous reste.
Mesdames, Messieurs les Ministres, nous ne vous demandons qu'une chose : assumez.
Assumez-le dans les textes. Modifiez le décret OJ. Modifiez aussi, tant qu'à faire, le décret « Missions » de 1997, qui parle encore de « préparer tous les élèves à être des citoyens responsables ».
« Citoyen » a vieilli.
« Responsable », vous l'utilisez désormais à l'imparfait.
Quant à « tous », soyons sérieux.
Mettez de l'ordre. Retirez les CRACS de l'agrément. Inscrivez-y les CONS, noir sur blanc.
Que les parents sachent à quoi s'attendre quand ils inscrivent leur enfant en mouvement de jeunesse ou en première primaire.
Que les animateurs et les enseignants sachent ce qu'on leur demande de produire.
Que les jeunes, eux, comprennent, dès leur première plaine, leur premier jour de classe, qu'aucune contribution ne leur est demandée.
La clarté est une valeur démocratique.
C'est l'une des dernières que vous n'ayez pas encore budgétairement compressée.
Nous savons que vous ne répondrez pas. C'est la moindre des choses.
Mais le texte est là, désormais.
Et il restera, lui, après vous.
Pour le collectif #CRACSpasCONS Co-signataires surlabsolarpunk.eu.